Face à la complexité de l'organisation d'une ferme en maraîchage, le collectif Mesclun a créé La Pépinière, un outil en ligne, gratuit, présenté au Sival par Kévin Morel, chercheur à l'Inrae. Cette application aide à planifier sa production en fonction de ses objectifs en matière de débouchés.
Une diversité de légumes, sur de multiples planches, avec différentes dates de semis ou de plantation et de récolte... Pas de doute, organiser sa ferme maraîchère peut être compliqué. Papier, tableau blanc effaçable, tableur Excel : chaque producteur a sa méthode. Un nouvel outil numérique est désormais disponible pour planifier son activité : La Pépinière, mis au point par le collectif Mesclun, qui planche dessus depuis 2020. Outre l'Inrae, Mesclun rassemble notamment des structures bio comme Bio Occitanie, Educagri éditions la maison d'édition de l'enseignement agricole, et Elzeard, jeune société à la croisée du numérique et de l'économie sociale et solidaire. « Le maraîchage est difficile, et les pratiques écologiques peuvent encore plus le complexifier, car si on veut se diversifier encore davantage, rajouter des couverts, etc., c'est un cassetête », explique Kévin Morel, chargé de recherches à l'Inrae, lors d'une conférence de présentation le 16 janvier au Sival. C'est pour améliorer cette gestion des cultures, après des échanges avec de nombreux producteurs sur leurs besoins, que La Pépinière est née. Il s'agit d'un outil de planification, auquel viennent se greffer différents modules Excel, par exemple sur la conduite de la fertilisation, la consommation en eau... Cette appli est disponible depuis février 2024, sur le site outils-mesclun.fr. « Cet outil est un support, mais c'est toujours l'utilisateur qui prend la décision », indique Kévin Morel. S'il s'adresse à tous, il peut être particulièrement précieux aux porteurs de projet en cours d'installation, pour mettre en place leur future exploitation.
Les débouchés d'abord
Une fois la ferme nommée, et localisée si on le souhaite, il est possible de choisir bio ou conventionnel. Plusieurs projets peuvent être créés. Pour commencer, l'outil propose de lister ses débouchés, avec l'onglet Gamme. Selon le type de circuit, court ou long et les cours bas, moyens ou hauts , La Pépinière propose des prix selon les productions, modifiables. On renseigne ensuite par semaine la production attendue, et le chiffre d'affaires estimé est donné. « On a choisi de partir de la commercialisation, car la question avant tout est de savoir quoi et à qui on vend », justifie Kévin Morel. Une fois la partie commerciale rentrée, il suffit d'ouvrir l'onglet Séries pour commencer à planifier la production. En fonction des besoins, l'outil donne une semaine d'implantation, et des nombres de semaines de culture, de récolte et de conservation, pouvant être modifiés. Le mode de production serre ou plein champ est au choix. La quantité totale est automatiquement calculée. Ensuite, en fonction du rendement (prérempli mais modifiable), de la marge choisie, l'outil donne une surface nécessaire pour atteindre l'objectif en volume de production. « La marge d'erreur donne la possibilité de mieux cerner les résultats en cas de soucis sur la culture », précise Kévin Morel. La possibilité est aussi laissée d'ajouter des quantités en achat-revente. « L'outil indique beaucoup de données par défaut, dans l'idée de gagner du temps et de ne pas avoir à aller chercher des références », ajoute Kévin Morel.
Parcelles numériques
Le troisième onglet - Assolement - offre à l'utilisateur de créer et nommer ses parcelles, en précisant ses spécificités : plein champ, sous abri ou serre chauffée, et si les planches sont permanentes ou non. Reste ensuite à positionner les cultures. « Si l'on n'a pas assez de place, on peut choisir de faire déborder sur la planche suivante, ou de dire, je ne sais pas, on verra plus tard », ajoute Kévin Morel. Les données entrées ventes, assolement, planification peuvent être sorties sur Excel, le fichier pouvant servir de base pour faire un bilan économique, ou encore un plan comptable. « Ce peut être pratique dans le cadre d'un projet d'installation », illustre Kévin Morel. La Pépinière est interopérable avec l'outil payant d'Elzeard pour piloter sa ferme au quotidien, plus complet. « Notre approche est plus pédagogique, en amont, compare Kévin Morel. Si en BPREA j'ai utilisé l'outil gratuit, ensuite, je peux appliquer ma planification dans l'outil Elzeard. » Ce dernier peut être testé en ligne, sur https://demo.elzeard.co, et vise à aider les producteurs « de la planification à la livraison », indique Guillaume Turlier, animateur réseau maraîchage chez Elzeard. Quant à La Pépinière, « l'outil est proposé à l'instant T, conclut Kévin Morel. Il n'est pas parfait, de nombreux développements sont possibles ». Par exemple, il n'est possible de planifier qu'une seule année, l'idée serait de pouvoir en programmer plusieurs, pour intégrer les rotations. Si La Pépinière est gratuite le code est en accès libre , son suivi a un coût. « Maintenant, il faut qu'on discute avec les partenaires sur l'organisation, et le modèle économique », reconnaît Kévin Morel.
Réfléchir sur la fertilisation ou le plastique
Outre l'outil en ligne, des tableurs Excel ont été créés sur plusieurs sujets, dont la fertilisation. À partir des données d'assolement, « nous souhaitons réfléchir très globalement à la stratégie de fertilisation », indique Kévin Morel, en se basant sur les exportations et les importations d'éléments fertilisants nécessaires. Le document tient compte du type de sol, pouvant être inscrit comme « moyen », s'il n'est pas connu, en cas de projet d'installation par exemple. Deux autres modules Excel ont été mis au point, sur l'environnement et l'eau. Le premier balaye l'utilisation d'énergie, d'eau, de plastique... « C'est une base de réflexion », commente Kévin Morel. Sur la partie eau, le calcul tient compte des cultures, des surfaces et des besoins en fonction de l'année humide ou sèche. « Il donne à la louche les besoins totaux en mètre cube », précise le chercheur de l'Inrae.
Marion Coisne
À Châteaulin, la ferme du lycée agricole utilise La Pépinière
Directeur d'exploitation au lycée agricole de l'Aulne depuis septembre 2023, à Châteaulin dans le Finistère, Baptiste Arsac connaît bien le projet Mesclun. Avant son poste actuel, il était en stage avec Kévin Morel sur le sujet. Au lycée, il gère l'exploitation agricole, avec des objectifs économiques et pédagogiques. Des légumes y sont produits en bio sous une serre plastique de 1 300 m². « J'ai fait mon planning de culture sur La Pépinière », explique Baptiste Arsac. Les productions approvisionnant la cantine du lycée et d'autres restaurants collectifs de la ville, il a commencé par demander les lé- gumes souhaités, et à quelles périodes. « J'ai inscrit par exemple que je voulais un volume de navets à telle période. Le problème, c'est que l'outil me donnait une surface nécessaire pour mon assolement bien supérieure à ce que je peux cultiver. J'ai dû reprendre le système à l'envers. » Le directeur d'exploitation a rentré les données à l'automne, pour sa première saison. « J'ai défini mon planning, et pour l'instant, je m'y tiens assez bien. Je vois que néanmoins, j'ai du mal à respecter mon prévisionnel, mais je peux l'adapter, c'est chouette. Je regarde une fois par semaine et je réajuste selon ce qui n'a pas pu être fait », indique Baptiste Arsac. Le directeur d'exploitation du lycée agricole de l'Aulne salue l'intérêt pédagogique de l'outil.