« Compliquée », tel est le qualificatif affublé par Jean Champion, conseiller en grandes cultures bio à la chambre d'agriculture de la Drôme, à la production du pois chiche. Si cette espèce fait l'objet d'une demande dynamique, son itinéraire reste à risque, et les résultats aléatoires.
« Il est difficile de dégager des facteurs clés de réussite en pois chiche tant les rendements de cette espèce sont tributaires du climat de l'année, martèle Jean Champion. On ne sait qu'à postériori si la date ou les modalités de semis choisies étaient judicieuses ou non. » Cependant, en raison de son origine méditerranéenne, il est établi que la plante tolère mieux les conditions sèches que pluvieuses. Les très fortes pluies d'orage lui sont particulièrement préjudiciables. « Les conditions pluvieuses de juillet 2021 dans la région drômoise ont fait repartir la plante dont la croissance est indéterminée », relate le conseiller. Conséquence : une maturité retardée et un salissement tardif par les adventices même dans les parcelles binées, conduisant souvent à l'absence de récolte. À l'exception des zones où le pois chiche est une culture traditionnelle, Hautes-Baronnies notamment, les bactéries responsables de la nodulation ne sont pas présentes dans les sols. « Dans 70 % des cas, les parcelles de pois chiche ont présenté peu ou pas de nodosités, pénalisant le rendement et réduisant l'intérêt de la culture comme précédent à céréales », décrit la fiche de synthèse de l'observatoire pois chiche (lire en encadré).
Un choix variétal limité
Si toutes les variétés utilisées dans la Drôme sont de type Kabuli, majoritaire en France, reconnaissable à ses grosses graines couleur blanc-crème, le choix variétal reste très limité. Hormis Twist, variété lancée par Top Semences en 1991 qui est la référence nationale, suivie de Lambada et Flamenco, peu de variétés sont représentées. « Un certain engouement autour de la création variétale en pois chiche a eu lieu il y a quelques années mais depuis, le soufflé est retombé », constate Jean Champion. L'espèce fait partie des cultures dites « orphelines », peu intéressantes pour la recherche. Les faibles surfaces cultivées, environ 16 100 hectares en 2022 en France, bio et conventionnel, rendent difficile la rentabilisation du coût élevé de la sélection variétale pour les obtenteurs. Le conseiller se veut néanmoins confiant : « Top Semences travaille sur l'inscription de nouvelles variétés dans les années à venir ».
Beaucoup de pertes à la levée
Une autre caractéristique majeure du pois chiche est son faible taux de levée. « Quelle que soit la qualité des semences, 30 à 50 % des graines de pois chiche semées ne lèvent pas ou meurent au stade plantule », relève le conseiller. Il faut en tenir compte dans le calcul de la densité de semis : 55 g/ m2 avec un mono-graine ou 65 g/m2 avec un semoir à céréales sont préconisés, pour un objectif de peuplement de 45 plantes au mètre carré. « Le semis au mono-graine à 60 cm d'inter-rang est à recommander pour une meilleure régularité sur le rang mais aussi la possibilité d'effectuer un ou plusieurs binages. » Malgré le dynamisme de la demande locale et régionale (lire en encadré), le pois chiche reste une culture à risque pour le producteur et peu attractive financièrement, du moins en circuit long. « Sur la base de 900 à 1 000 euros la tonne, le rendement moyen obtenu, 8 q/ha, reste insuffisant pour couvrir les frais de culture notamment le poste semences qui est coûteux. » En revanche, en circuit court, la vente du pois chiche est beaucoup plus intéressante : on peut espérer une valorisation entre 3 000 et 4 000 euros la tonne.
Étienne Mabille, producteur historique de pois chiche
Installé au sein du Gaec familial Mab'bio à Mévouillon dans les Hautes-Baronnies au sud-est de la Drôme, Étienne Mabille possède une longue expérience du pois chiche. Davantage que la technique, « c'est le climat de l'année qui fait le rendement de la plante, confirme-t-il. Je cultive du pois chiche en bio depuis le milieu des années 1980, sans discontinuer, sur 5 à 6 ha par an, soit 10 à 12 % des surfaces cultivées. » Trois ateliers distincts sont présents sur la ferme, en bio depuis 1979 : grandes cultures, plantes aromatiques et élevage ovin pour la viande (troupeau de 70 à 80 mères). Le pois chiche, culture traditionnelle dans cette région, s'insère dans une rotation longue à base de prairies temporaires constituées de luzerne et sainfoin. Il vient généralement après petit épeautre produit sous l'IGP « Petit épeautre de Haute-Provence » (lire Biofil 151 p. 58) et précède selon les années cameline, seigle, pois vert ou lentilles. Les sols sont de texture variée : limons de fond de vallée mais aussi coteaux argilo-calcaires, avec présence de graviers, voire de rochers. L'altitude, 900 m, génère un risque important de gelées tardives, jusqu'en mai.
Plusieurs variétés
Les variétés emblavées sont nombreuses : Twist - « variété passepartout » -, Ciceron - « sensible aux gelées tardives notamment dans les bas-fonds » - ainsi qu'une variété de population appelée pois chiche de Provence. Cette dernière, méticuleusement conservée au fil des années par quelques agriculteurs locaux passionnés dont Étienne Mabille, est une « variété endémique de la région, aux grains lisses et ronds, qui ressemble visuellement à du pois ». Le pois chiche est valorisé en graines à cuire mais aussi en farine notamment auprès de chefs cuisiniers. « La proximité géographique de Nice ou Marseille, où l'on consomme de longue date socca et panisses, dont l'ingrédient principal est la farine de pois chiche, constitue un atout en matière de débouchés », se félicite Étienne Mabille. Bien qu'expérimenté, ce dernier s'avoue perplexe quant aux facteurs de réussite de la culture. « On ne les connaît pas vraiment. L'expérience joue bien sûr, mais aussi la chance. » C'est notamment le cas de la date de semis (1). « S'il faut éviter de semer trop tôt, notamment lorsque les terres sont froides après des gelées hivernales « profondes », on ne sait jamais vraiment sur quel pied danser pour positionner le semis. »
« La technique joue moins que le climat »
De manière générale selon l'agrobiologiste, c'est « le climat de l'année qui fait le rendement du pois chiche » et non la technicité de l'agriculteur. Néanmoins, certaines pratiques contribuent à de meilleurs rendements. La modalité de semis en fait partie. « Je sème toujours le pois chiche avec un semoir pneumatique mono-graine avec 55 cm d'écartement entre rangs 65 dans les passages de roue. La précision de semis est bien meilleure qu'avec un semoir à céréales et on peut réduire de moitié la densité de semis, 100 kg/ha au lieu de 200, d'où une économie considérable au niveau du poste semences. » De plus, semer large autorise un à deux binages en cours de végétation, dont la mise en œuvre est capitale dans la maîtrise du salissement. « En revanche, je n'utilise jamais la herse étrille car je me méfie de l'agressivité de cet outil sur les légumineuses. » S'il est majoritairement cultivé en sec, le pois chiche est parfois irrigué au moyen d'eau fournie par une retenue collinaire, à raison de deux tours d'eau de 25 mm, en début puis fin floraison. « Le pois chiche valorise bien l'irrigation », confirme l'agriculteur. La récolte, effectuée généralement dans la seconde quinzaine de juillet ou début août pour un semis de fin mars, ne pose pas de problèmes particuliers. « Il faut cependant veiller à bien régler la machine pour éviter la casse. »
De nombreux facteurs limitants
Depuis les années 1980, le rendement moyen tourne autour de 10 q/ha, net trié, avec des extrêmes variant de 5 à 12 q/ha. « Dans l'ensemble, le rendement est plutôt régulier, entre 8 et 12 q/ha. » Les facteurs limitants sont cependant nombreux. En premier lieu, figurent les ravageurs. Les noctuelles, tout d'abord, dont les chenilles dévorent le grain dans les gousses, sont responsables de dégâts récurrents depuis quelques années, jusqu'à 25 % de pertes en 2023. « Sur des communes voisines où l'altitude est moins élevée, les dégâts ont été bien plus importants, tempère l'agrobiologiste, qui avance plusieurs pistes. L'explication la plus répandue est que les ravageurs aient été conduits dans la région par le sirocco. L'autre hypothèse est, qu'en raison du réchauffement climatique, les papillons soient déjà présents dans l'environnement local depuis quelques années. » Enfin, comme les parcelles de pois chiche sont les dernières récoltées dans l'année, elles sont régulièrement visitées par les sangliers, provocant jusqu'à 80 % de pertes. Pour finir, la plante tolère mal l'excès d'eau. Les rendements catastrophiques de 2023 (5 q/ha) s'expliquent en partie par l'asphyxie racinaire induite par les 400 mm d'eau tombés en mai et juin. Suite à cette pluviométrie excessive, le pois chiche s'est arrêté de pousser. « À la différence d'autres cultures, le pois chiche redémarre difficilement lorsqu'il est bloqué en végétation. »
Jean-Martial Poupeau
(1) La légumineuse est emblavée entre début mars et début avril.
L'Observatoire pois chiche
Réalisé entre 2020 et 2022 dans le cadre du projet multipartenaires Pepit LegSec Auvergne-Rhône-Alpes, l'Observatoire régional pois chiche est piloté par la chambre régionale d'agriculture. Son objectif est d'acquérir des références locales sur la conduite de cette espèce, culture traditionnelle dans la région notamment dans la Drôme avec 175 ha recensés en bio en 2021. Pour l'essentiel situées dans la Drôme, l'Isère et le Rhône, 34 parcelles de pois chiche, dont 30 ha en bio ont été suivies de 2020 à 2022 : date de semis, choix variétal, modalités de semis et écartement, précédent cultural... La date de semis se situe en moyenne constante autour du 25 mars, avec un échelonnement de mi-février à fin avril. Quant au rendement moyen, il atteint 8 q/ha avec des extrêmes variant de 2 à 30 q/ha (22 % de déchets lors du triage en moyenne). 36 % des parcelles suivies n'ont pas été récoltées en 2021 contre 23 % 2022 et 10 % en 2020.