Volaille de chair : « La grippe aviaire occulte le recul du marché »

Le 30/09/2022 à 7:00 par La rédaction

INTERVIEW

Benoit Drouin, éleveur de volailles de chair bio depuis 2002 (*) dans la Sarthe, est vice-président du Synalaf en charge des questions réglementaires Label Rouge et bio. Il siège aussi à la commission Élevage du Cnab – Comité national de l’agriculture bio – de l’Inao. Voici son analyse de la situation

 

Biofil : Pouvez-vous nous décrire votre activité ?

Benoit Drouin : J'ai repris l'activité de mes parents qui ont démarré la volaille bio en 1994. J'élève des poulets de chair Cou nu jaune dans quatre bâtiments de 400 m2 en contrat avec Les fermiers de Loué. J'ai aussi un troupeau de vaches laitières, avec une activité de transformation de presque 100 000 L par an sur la ferme, tout en étant adhérent de Biolait.

Comment se porte la filière volaille de chair bio dans le contexte actuel ?

Nous sommes encore sous le coup de la non-production due à la grippe aviaire, en Vendée et Deux-Sèvres notamment, même si des lots y sont remis en place. Depuis début juin, nous sommes dans une phase de repeuplement progressive. D'ici au milieu de l'été, tout le monde devrait avoir la capacité à remettre en place des poussins, si les marchés sont là bien sûr. Car tout cela masque la baisse de la consommation.

Quel est l'impact économique de la grippe aviaire sur la filière ?

L'impact économique dépendra du versement des aides censées compenser les pertes liées aux abattages, au dépeuplement. Ça, c'est un premier point. Mais la vraie question concerne l'état du marché à l'automne. Car nous savons que des parts de marché perdues sont difficiles à retrouver. Cet impact pourra être mesuré d'ici quelques mois. Les premières volailles issues du repeuplement arriveront dans les rayons autour de mi-septembre.

Benoit Drouin, éleveur de volailles bio dans la Sarthe. (crédit photo : Drouin B.)

Vous-même en tant qu'éleveur avez-vous été touché ?

Non, nous faisons partie des chanceux qui ne le sont pas. Mais nous avons dû confiner nos animaux à cause du risque élevé de grippe aviaire décrété sur la quasi-totalité de la France. Presque tout le monde a été concerné par les fameuses mesures de mise à l'abri.

Quelle incidence cela a-t-il ?

Nos animaux ne sont pas faits pour vivre en intérieur. Donc c'est assez compliqué à gérer en termes de comportement, surtout quand la lumière du jour augmente à partir d'avril. Forcément, il y a plus de nervosité, plus de mortalité, de déclassement. Dans certains cas, sur visite vétérinaire, il a été possible de sortir les animaux dans des courettes. Nous ne voulons pas revivre ça.

Que proposez-vous ?

Nous les premiers, au niveau du Synalaf, nous avons dépensé énormément d'énergie autour de ces questions, avec les services de l'État. Car ces mesures sont en train d'être retravaillées. C'est un problème très complexe. Tout le monde est d'accord sur le fait que le virus fait son entrée par la faune sauvage. On pourrait penser que des animaux claustrés ne l'attrapent pas. Or ce n'est absolument pas vrai puisqu'il y a eu beaucoup de cas en volailles standard (non bio), celles-ci étant déjà claustrées. Le virus a pu s'introduire notamment par les ventilations qui sont de véritables aspirateurs à poussières. Pour les volailles plein air, évidemment, il y a contamination en cas de contact avec la faune sauvage. Mais on voit aussi qu'une moindre promiscuité limite les risques. Donc il faut trouver des compromis entre tout ça. Il n'y a pas de solution noire ou blanche.

Vers quelle solution pourrait-on se diriger ?

On ne parlerait pas de confinement mais de mise à l'abri sur parcours réduit pour lequel nous proposons un mètre carré par volaille. Cela pourrait répondre un petit peu à tous les éleveurs de plein air, en bio ou non bio, en bâtiment de 400 m2 ou pour des élevages de 200 poulets. Mais je mets cette solution au conditionnel car ce n'est pas encore validé. Notre interprofession va porter les choses, pour que chacun n'y aille pas de sa petite musique. Ensuite chaque filière va travailler sur les questions de densité d'élevage dans plusieurs secteurs comme la Vendée ou le Sud-Ouest. Sur certaines périodes dans des zones données, il pourrait y avoir moins de mises en place de canards par exemple, de dindes ou de poulets. La présence du virus est continuelle sur le territoire, donc il faut apprendre à vivre avec.

Quels sont les animaux les plus touchés ?

En bio, ce sont les poulets de chair, car sur moins de 15 millions de volailles bio, vous avez un peu plus de 14 millions de poulets. Cela représente peut-être plusieurs centaines de milliers de poulets bio touchés, mais c'est un chiffre qu'il faudra vérifier. En tout cas, la filière bio n'est pas plus impactée au regard de ce qu'elle représente sur le marché de la volaille. Le poulet standard l'est plus, par son volume de production.

Côté repeuplement, où en est-on sur la partie accouvage ?

C'est sûr que le secteur de l'accouvage a été sérieusement touché par la grippe aviaire, puisqu'une grosse partie se situe en Pays de la Loire et notamment en Vendée. Donc cela a été un peu chaotique mais progressivement, on arrive à retrouver des poussins.

Quels sont les impacts de la hausse des coûts de production ?

À chaque jour suffit sa crise, pourrait-on dire, mais tout cela est loin d'être drôle. Les hausses sur les matières premières sont importantes sur la partie protéique. Le coût alimentaire se renchérit de 30 à 40 % et, en face, le consommateur dit que ça coûte trop cher. La bio n'a pas perdu en qualité, ni en promesses, mais elle atteint des niveaux de prix importants. Est-ce que la répartition de la valeur dans la filière est bonne ? Chacun doit réfléchir à sa part de marge si on veut continuer à vendre de la volaille bio demain.

Comment voyez-vous demain ?

Demain est totalement incertain. Dans notre contexte d'inflation, le consommateur arbitre son budget au détriment de l'alimentation qui est devenue secondaire. On constate déjà une baisse des ventes de l'ordre de 15 %. Pour l'instant, on ne le voit pas trop, occulté par l'effet de la grippe aviaire, mais d'ici l'automne, ce recul pourrait passer de 15 à 30 %. Et nous devrons le répercuter en réduisant la production.

Cela veut dire moins de mises en place ?

Nous le faisons déjà, de l'ordre de 20 %. Et dans un monde raisonnable, l'idée serait que chacun diminue un peu ses volumes de production. Dans certains groupements, des éleveurs devraient repasser en Label Rouge. Et si ce n'est pas possible, il pourrait y avoir des arrêts d'élevage. Ceux qui vont vouloir revenir aux affaires dans un temps assez rapide devront bien estimer les parts de marché qu'ils ne reconquerront pas. Je ne parle là que de bio.

La filière volaille de chair bio est-elle en danger ?

Prenons garde à ce que l'agriculture bio ne s'externalise pas vers des productions à bas coût. En France, le poulet bio est produit en 81 jours minimum, mais dans beaucoup de pays, il l'est à 70 jours. Donc forcément, son coût est moins élevé. Pour l'instant, il y a très peu d'importations. Mon message est pour le consommateur. Réfléchissez à l'arbitrage de votre budget ! À force de dépenser moins dans l'alimentation, nous perdons nos éleveurs laitiers, nos éleveurs de volailles, notre autonomie alimentaire, notre matière organique. Acheter un produit bio français, c'est garantir la sécurité alimentaire de notre pays.

Propos recueillis par Frédérique Ripoche

(*) Depuis 2002 (et non 2022 comme publié dans la revue papier du Biofil 143 - c'était une erreur).