Comment gérer la grippe aviaire pour préserver les systèmes d'élevages plein air, et notamment bio ? Cette question est au cœur des préoccupations des éleveurs. Voici l'éclairage de Dominique Balloy, vétérinaire conseil en volailles depuis 1985, membre d'un groupe d'experts sur la grippe aviaire.
INTERVIEW
Biofil : Comment s'est formé ce groupe d'experts sur la grippe aviaire ?
Dominique Balloy : Au plus fort de la crise, les professionnels de la filière ont souhaité qu'un groupe de terrain se constitue. C'est le Groupe Expert Influenza Aviaire, Gexia, regroupant des cabinets dans différentes régions, surtout Bretagne, Pays de la Loire et SudOuest. Nous sommes six vétérinaires, un membre associé vétérinaire de l'Anses et un animateur de l'Itavi. Nous sommes force de propositions auprès de la DGAL avec les acteurs de l'interprofession au sens large, SNA, SNPO, Anvol (1).
Quel est ce virus de la grippe aviaire ?
C'est le H5N1, de la famille des virus de la grippe, les orthomyxovirus. Ce virus animal provient d'une zone active d'oiseaux marins du secteur Mongolie-Russie. Le nord de l'Europe a été progressivement contaminé par des migrations d'automne. On connaît ce virus depuis longtemps. Il prend différentes formes, faiblement ou hautement pathogènes. Mais entre les cinq et dix dernières années, la faune sauvage est porteuse du virus hautement pathogène.
Comment ce virus s'est-il diffusé depuis l'an dernier ?
Ça a commencé début décembre dans le nord de la France, limité à huit foyers, à partir de janvier et début février dans le Sud-Ouest, puis les Pays de la Loire et un peu au-delà. Presque toute la Vendée a été touchée et des bouts des départements limitrophes, Loire-Atlantique, Maine-et-Loire, Deux-Sèvres.
Près de 1 400 foyers, dont 860 dans l'Ouest. Pourquoi cette vague a-t-elle été si virulente ?
Si la faune sauvage est la source originelle, le virus s'est ensuite diffusé d'élevage en élevage. Il est devenu difficile à maîtriser et a sans doute muté. Des recherches de l'Anses sur les génotypes nous informeront. On sait que le type de virus qui a touché les Pays de la Loire est différent de celui du Sud-Ouest. Mais il faut reconnaître que dans cette situation, nous avons tous fonctionné en mode dégradé. On ne peut jeter la pierre à personne. C'était tellement horrible. Même les pouvoirs publics étaient mal préparés. Il y a eu néanmoins de bonnes décisions. L'arrêt, à un moment, de mise en place de canetons vers la Bretagne et la création d'une zone tampon a sans doute été salutaire pour cette région. Il faut se poser les bonnes questions pour faire face à une éventuelle nouvelle attaque.
Les zones très concentrées d'élevages ne sont-elles pas un problème ?
Oui, cela remet en cause la concentration, et de tous types d'élevages. Il y a sans doute eu un manque de dépistage dans ces régions, des transports pas assez bien maîtrisés. En 2021, avant qu'il y ait des cas, une étude du professeur Jean-Luc Guérin de l'Inrae et de ses équipes à l'école nationale vétérinaire de Toulouse a défini des zones à risques de diffusion, ZRD, dans le Sud-Ouest et les Pays de la Loire. Ils avaient raison. Elles ont en commun la proximité maritime sous les couloirs de migrations de faunes sauvages et la concentration importante d'élevages de palmipèdes et autres espèces. Cela concerne peut-être même plus encore l'Ouest que le Sud-Ouest, en nombre d'animaux en production et proximité d'élevages de toutes sortes.
Que dire aux éleveurs de volailles bio vivant mal la claustration de leurs animaux ?
La mise à l'abri la claustration ne résout pas tout, la preuve. Ce n'est qu'un élément d'une boîte à outils. Malgré tout, le virus de la grippe aviaire ne différencie pas les modes de production, ne récompense pas le fait d'être en bio, d'avoir une densité faible, parce qu'il y a eu autant de mortalité dans ce type d'élevage que dans les autres. Il est avant tout important de ne pas cumuler de facteurs de risques : claustration ou plein air sans biosécurité, mixage d'espèces différentes à des âges différents, paille mal stockée, etc. Bio ou pas, une réflexion collective est nécessaire.
Y a-t-il une réflexion sur ces questions de claustration ?
Clairement oui. Faire des mises à l'abri comme ce fut le cas dans toute la France, à un moment donné, n'a peut-être pas de sens. L'idée serait d'être plus proportionné au risque, mais sous réserve de renforcer la biosécurité, d'avoir aussi de vrais plans de surveillance vétérinaires et analytiques, adaptés à chaque zone selon les risques et les espèces. Le groupe expert y travaille.
Des éleveurs bio proposent a minima une sortie sur parcours réduit. Qu'en pensez-vous ?
Cela a du sens. Il y a déjà des dérogations possibles de sortie pour différentes raisons, après l'âge de 10 semaines. Aujourd'hui cette réglementation autorise 0,5 m2 par volaille. Les syndicats de labels demandent 1 m2. Cela peut s'entendre et pourrait être envisageable en ZRD, tant qu'il n'y a pas de foyer détecté, pour les poulets, dindes ou pintades. Ce sera plus difficile à défendre pour les canards (2) et les palmipèdes au sens large, qui sont les plus sensibles et les plus excréteurs, dix fois plus que les poulets. Par contre en cas de foyer, tous les animaux devraient être mis à l'abri.
Que dire sur le maintien du plein air en élevages autarciques ?
Bien sûr que limiter les entrants et sortants dans un élevage réduit les risques et c'est une règle de biosécurité. Pour l'équarrissage par exemple, je conseille aux éleveurs s'ils le peuvent d'avoir un ou deux congélateurs pour attendre le vide sanitaire, et le faire passer à ce moment-là si possible. Si on diminue les facteurs de risque, on peut étager plus de mesures. Néanmoins, même en étant autarcique, s'il y a un foyer à proximité, le danger est là.
Vos propositions sont-elles actées ?
L'administration y réfléchit pour un arrêté à paraître en septembre. Quoi qu'il en soit, cette maladie est réglementée dans un cadre européen, dont dépendent aussi les subventions et aides publiques. La France ne peut décider seule, mais il faut des règles laissant la place à chaque État, chaque région, en fonction de son contexte, d'avoir une latitude proportionnée au risque. Espérons que des systèmes d'alerte plus sophistiqués limiteront les cas et le nombre de mois concernés chaque année. Il faut aussi une bonne surveillance des éleveurs avec leurs techniciens et leurs vétérinaires, pour prévenir et vérifier au moindre doute une mortalité suspecte.
Propos recueillis par Frédéric Ripoche
(1) DGAL (Direction générale de l'alimentation), SNA (syndicat national des accouveurs), CNPO (interpro oeufs), Anvol (interpro volaille de chair).
(2) Une étude sur la vaccination du canard est en cours. Des réponses pourraient être données courant 2023, estime Dominique Balloy.
L'activité de Dominique Balloy
Dominique Balloy, vétérinaire conseil, est spécialisé dans les animaux à plume. Il exerce au cabinet Labovet aux Herbiers, et est associé à d'autres cabinets en Pays de la Loire, Touraine, Loiret et Alsace. « Nous adhérons au réseau national de cabinets vétérinaires privés Cristal, avec lequel se sont développées aussi des activités d'analyses et sur l'hygiène. Je fais également partie d'un groupe de vétérinaires européens, Poultry Veterinary Study Group », précise-t-il.