Le porc fougne le sol pour déterrer glands ou racines ; la vache rumine sa nourriture fibreuse ; la poule pond stimulée par le chant du coq ; le cheval court pour échapper à son prédateur ; l’agneau joue pour apprendre la lutte préalable à la reproduction… Ces comportements sont logiques, biologiques, signes des adaptations de chaque espèce au fil des générations.
Parce que le comportement repose sur la physiologie et la biologie, l’éthologie, c’est-à-dire son étude, propose de mieux comprendre ce que vivent intérieurement et expriment au quotidien les animaux par leur façon d’être. Ce, en évitant soigneusement l’anthropomorphisme (1).
Des besoins comportementaux… vitaux
Comme son cousin sauvage le zèbre, le cheval a besoin de marcher et de brouter ; à l’instar de son cousin sauvage le mouflon, le mouton ne peut se passer du groupe et du contact pour survivre ; comme le zébu, la vache recherche calme et sécurité pour ruminer. Même s’ils n’ont jamais connu la vie sauvage, les animaux domestiques de ferme et de compagnie ont des besoins identiques à ceux de leurs cousins sauvages.
Isolé du troupeau, le mouton vit un stress interne intense avec une décharge de cortisol, hormone de stress. Lorsque le choc est prolongé ou très vif, les glandes surrénales s’épuisent entraînant un déficit immunitaire, provoquant l’apparition de maladies.
S’adapter pour survivre
Lorsqu’il vit dans un milieu différent de son milieu naturel, l’animal cherche à s’adapter voire se sur-adapter. Animé d’un solide instinct de survie, l’organisme du cheval mis en box freine ses besoins de marcher et brouter. Alors il dévie parfois son comportement en machouillant de la paille ou son auge, en tournant en rond dans sa case, en agressant ses congénères, etc. Quand le mouvement n’est pas possible, l’animal intériorise cette contrainte et exprime parfois des maladies à court, moyen ou long terme. Les troubles du comportement apparaissent avant les maladies organiques. Ce sont des indicateurs qui alertent l’homme attentif à son animal. En modifiant les conditions de vie, les maladies peuvent être évitées.
Si la majorité des herbivores vit en groupe, chaque espèce le fait différemment. Les herbivores sont des proies dans la nature, d’où la nécessité de développer leur propre talent pour survivre. Le cheval court, la biche bondit, les buffles se regroupent. Pour détecter le danger et assurer la sécurité, certains animaux placent des sentinelles, et tous ont les sens très en éveil. Dans son pré comme dans l’étable ou la bergerie, lors des déplacements, les herbivores domestiques gardent ces codes d’espèces. Dans un bâtiment, la vache veille aux prédateurs et dangers potentiels. En élevage, les humains, y compris l’éleveur, le chien, le tracteur, sont des prédateurs potentiels.
Pour les ruminants, un arbre ou bosquet, un talus, sont des protections recherchées. Dans l’étable, un mur assure la même protection. Un bâtiment rectangulaire, plus long que large offre aux animaux une sensation de sécurité pour ruminer ou pour dormir.
Des réactions liées à la perception
À la sortie de la salle de traite, la vache Ukraine s’immobilise et refuse d’avancer, aveuglée par un rayon de soleil qui traverse le couloir, rayon à peine visible et peu lumineux pour l’éleveur. Les cellules des iris des yeux des bovins sont en effet plus sensibles que ceux des humains. Toutes les lumières leur apparaissent plus intenses et brillantes. Cette sensibilité oculaire fait que la vache voit mieux la nuit. Une aptitude très utile dans la nature pour repérer le prédateur, surtout les félins friands de bovidés, et fuir même de nuit. Pousser la vache vers la flaque d’eau ou la plaque métallique luisante complique les déplacements. C’est une source de stress pour elle, qui voit comme une lampe torche braquée sur elle, et pour l’éleveur qui s’impatiente par ignorance de ce que ressent son animal.
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Des sens plus éveillés
Chaque espèce animale voit, sent, entend, goûte, touche le monde différemment, selon son code d’espèce. Les spécificités reposent sur des modes de perception sensorielle liés au milieu de vie alentour. Les sens de bon nombre d’animaux sont plus éveillés que ceux des hommes. Sons, odeurs, couleurs et contrastes, contacts, saveurs sont plus forts. Le monde est perçu plus intensément. Un comportement vécu comme agressif par l’homme est bien souvent une réponse biologique et logique de l’animal à ce qu’il a perçu et compris de son environnement.
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Interdépendance
Le comportement regroupe l’ensemble des actions et réactions de l’animal dans son milieu de vie. Il est en interdépendance avec sa biologie, l’organisation de ses organes et leur fonctionnement. La réaction de la vache Ukraine qui, aveuglée, refuse d’avancer est en lien avec la constitution et le fonctionnement de son œil.
Se nourrir et être nourri ne se limite pas à ingérer des aliments, des unités fourragères, des calories : il s’agit de repérer son aliment, et, selon les espèces, le regarder, le sentir, le toucher, s’en rapprocher, et choisir de le manger ou pas. Durant ces préliminaires, l’organisme commence déjà à préparer la digestion.
Conséquences sur la santé
Le sanglier qui fougne le sol, le couvert feuillu du sous-bois, ou la litière en grognant pour ne pas s’asphyxier, prépare son estomac à recevoir son repas en sécrétant des substances tampons. Ce temps passé prévient l’acidité gastrique dont souffrent les animaux nourris exclusivement de céréales distribuées en un ou deux repas par jour. Les douleurs de l’estomac, auxquelles s’ajoute l’ennui entraînent bien souvent de l’agressivité entre les porcs. Cette réaction n’est alors que la conséquence d’un comportement alimentaire brimé après être passé par des troubles et des lésions gastriques. Le sol d’une prairie, d’une clairière ou une litière paillée fournie permettent au porc d’exprimer sa propre nature, assurant un équilibre digestif et une croissance en conséquence.
Chez les ruminants, seuls mammifères capables de digérer la cellulose, le rumen assure la digestion des fibres et, pour fonctionner, la panse a besoin que la vache choisisse, broute, et mastique l’herbe fibreuse. Une logique implacable où comportement et biologie vont dans le même sens : assurer la survie de l’animal ou/et de son espèce. Plus les besoins des animaux sont respectés, plus leur organisme fonctionne harmonieusement et leur santé est assurée.
À la rencontre du monde humain
C’est la curiosité qui pousse les animaux sociaux à explorer les territoires alentour et y rencontrer leurs habitants. Dans la nature, l’animal va chercher de la nourriture, un logis, un foyer, un clan, des partenaires sexuels ou de jeu mais va aussi se confronter à des prédateurs, des agresseurs ou des alliés comme des insectes parasites.
À la ferme, l’animal est en contact avec l’éleveur, les techniciens et toute autre personne qui intervient, mais aussi avec les chiens, chats et autres animaux domestiques, et enfin avec de nombreux hôtes des haies, talus, litières, greniers et logis naturels. Au fil des rencontres, il réagit avec son code d’espèces et de race. Le chien de race Border Collies n’a pas le même mode de relation que le Berger-Allemand. La vache des plaines n’entre pas en contact de la même façon que celle des montagnes.
De la rencontre… à la relation
En respectant ces codes d’espèces, de race et individuel, l’homme, éleveur mais aussi inséminateur, vétérinaire, technicien d’élevage… peut rencontrer l’animal et vivre une juste relation. Il ne s’agit ni de devenir mouton ou chèvre, ni de se mettre à sa place en imaginant, à travers un regard et des références d’humain, ce que vit l’animal. L’anthropomorphisme a conduit à des aberrations pour la santé et l’équilibre des animaux. Des bâtiments classés trois étoiles offrant un grand “confort” selon le concepteur et qui, car trop hauts, trop larges, placent les animaux en insécurité permanente. La terre battue est plus confortable pour eux que le béton et un lit de paille sur un fumier en fermentation bien plus chaleureux et sain qu’un tapis en caoutchouc rincé chaque jour.
Déviation, signe de déséquilibre
Tout comme manger, boire, dormir, respirer, les animaux ont des besoins de mouvements, des besoins sociaux, affectifs, ludiques, et autres. Lorsque ceux-ci ne sont pas satisfaits, des troubles apparaissent : agressivité, ruades, coups de cornes, rétention de lait, infertilité, croissance ralentie, leucocytes dans le lait. Parfois des maladies s’installent : indigestions, mammites, boiteries, maladies des nouveau-nés, notamment. D’où la nécessité de bien les connaître, et plus ponctuellement de réaliser un diagnostic éthobiologique individuel ou du groupe pour identifier ce leur convient ou pas. Les troubles du comportement se font jour avant les maladies physiques. Leur diagnostic a donc un intérêt de prévention et de durabilité. Cette approche est indispensable pour garantir leur santé et vivre avec eux une relation épanouissante.
Marie-Christine Favé
Vétérinaire, formations et accompagnement individuel
(1) Anthropomorphisme : attribution de caractéristiques comportementales ou morphologiques humaines aux animaux ou aux objets.