Poules, moutons, cochons, lapins... À chaque verger, ses animaux

Le 10/04/2022 à 10:12 par La rédaction

L'introduction d'animaux se raisonne en fonction des besoins et possibilités des exploitations. voici un point sur les bénéfices techniques, quantifiés par des expérimentations, et les freins.

Les espèces choisies par les arboriculteurs pour leurs vergers sont diverses, du mouton au porc, en passant par toutes sortes de volailles. Trois solutions sont possibles : faire pâturer les animaux d'un éleveur, ou avoir son propre cheptel, dont les produits peuvent être destinés à l'auto-consommation personnelle, ou commercialisés. Réglementairement, des surfaces bio peuvent être pâturées par des animaux non bio, à condition de provenir de systèmes extensifs et que la période ne dépasse pas quatre mois sur l'ensemble de l'exploitation. S'il n'est pas facile de connaître l'impact exact des animaux sur le fonctionnement du verger, les travaux en cours dessinent des pistes. Des essais ­ de 2018 à 2020 ­ ont été menés sur la station de La Pugère, dans les Bouches-du-Rhône, dans le cadre du projet Dépasse. L'impact d'un pâturage court ­ moins d'une semaine ­, avec un chargement important (entre 100 et 300 moutons par hectare), a été évalué sur trois bioagresseurs : carpocapse, tavelure et campagnol. Les moutons, des Merinos, proviennent du centre de formation pour bergers du Merle, près de Salon-de-Provence.

Effet tavelure à creuser

Sur tavelure, « l'objectif était que les animaux passent le plus longtemps possible après la chute des feuilles, en décembrejanvier », explique Myriam Bérud, de La Pugère. « Mais en pratique, ce n'est pas simple d'avoir les troupeaux à ce moment-là, et c'est compliqué avec les interventions de taille. » À l'exception d'une année, les suivis n'ont pas fait ressortir de réel impact, « mais le sujet mériterait d'être retravaillé », ajoute Myriam Bérud. Sur campagnols, les résultats sont plus probants : les populations sont en recul quand les brebis sont là, mais remontent en saison. « Il faudrait répéter régulièrement les passages, même pendant la saison. » En revanche sur carpocapse, les résultats ne montrent pas d'effet flagrant. « Nous souhaitions que les moutons passent le plus rapidement possible en septembre, avant la diapause du ravageur, et cela n'a pas été possible, ils sont arrivés début octobre », explique Myriam Bérud. L'expérimentatrice suspecte aussi que la variété, Granny, ait été insuffisamment appétante. Les dégâts, jusqu'à 1,30 m de haut, ont également été suivis. « Le grignotage à l'automne n'a pas été aussi préjudiciable que l'on pensait, les tonnages étaient au rendez-vous. »

Compaction du sol

Quant à la compaction du sol, elle a été mise en évidence. « Il faut aussi la comparer avec un passage de tracteur », relativise Myriam Bérud. Des résultats sont encore en cours d'analyse. Le tassement des sols n'est pas ce qui a conduit Jean-Yves Fillatre à renoncer aux moutons. Cet arboriculteur de Macey (Manche), pionnier en la matière, avait introduit en 2004 dans ses vergers basse-tige des Shropshire, race réputée pour causer moins de dégâts aux arbres (lire Biofil 123). « J'ai arrêté les moutons en 2019, car l'un d'eux avait pris l'habitude de se mettre sur ses pattes arrière et de manger des bourgeons. Je ne savais pas lequel c'était, donc j'ai tout vendu. » Il constate que leur départ a permis le retour de fleurs comme le petit lotier, la brunelle commune, la véronique... « C'est bien pour la biodiversité. » Son seul regret, c'est leur consommation de lierre. Pour autant, les animaux n'ont pas disparu de ses vergers. Sur un site de 8 hectares pâturent, 100 % du temps, des cochons Kune kune (à peine 1/ha), des poules (5/ha), des oies (20/ha) et des paons (1/ha).

Essais avec des poules

Le projet Dépasse s'est aussi penché sur les poules. Un essai à Fontvieille (Bouches-du-Rhône) avec 40 poules dans un hectare a notamment porté sur la mouche de l'olivier, sans réel impact démontré. « Il faudrait en mettre 200 par hectare au moment de l'émergence de la mouche en avril, jusqu'à novembre-décembre, pour voir un réel effet, analyse AnneLaure Dossin. Mais cela signifierait notamment d'avoir un bâtiment, avec un coût important. » À La Saulce (Hautes Alpes), l'essai portait sur les campagnols, avec une vingtaine de poules sur un hectare, réduit à 2 000 m² après une première année peu concluante. « On a vu un effet quasi inverse, rapporte Anne-Laure Dossin. En clôturant, il n'y avait plus de prédation, la population de campagnols est montée. » La parcelle va encore être réduite, de façon à atteindre l'équivalent de 200 poules/ha.

Des lapins pour l'enherbement

Et pourquoi pas des lapins ? C'est le pari du projet Lapoesie (2020-2022), porté par l'Inrae de Toulouse. Les premiers essais ont eu lieu à l'automne 2021. Objectif : « Trouver un système de logement pour avoir des lapins ­ élevés en bonnes conditions ­ dans le verger en continuant à le travailler de manière correcte », résume Stéphanie Drusch, ingénieur d'étude à Inrae. Deux systèmes ont été testés, avec douze lapins pour chaque : une cage mobile dans l'inter-rang et un parc fixe de 25,5 m² avec abri sur le rang, de minovembre à mi-décembre. La deuxième option semble la plus intéressante. Les lapins ont été très efficaces sur l'enherbement sous le rang, à tel point que le parc a dû être bougé au bout d'une semaine. Les arbres étaient équipés de manchons, il n'y a eu aucun dégât. L'hypothèse doit être confirmée, mais les lapins pourraient avoir une action sur la tavelure en consommant les feuilles au sol. Herbivores stricts, ils ne mangent en revanche pas les larves. D'autres dispositifs vont être testés en 2022, le parc en ganivelle étant peu mobile et coûteux.

Marion Coisne

 


 

En volailles : le frein de la réglementation

En volailles, si les produits ­ oeufs et viande ­ ne sont pas commercialisés, leur présence est considérée comme une basse-cour. S'ils le sont, les producteurs doivent respecter des normes de biosécurité, qui sont parfois un frein. Pour connaître les points à respecter, la Confédération paysanne a édité en 2018 un guide disponible en ligne, toujours d'actualité, intitulé La biosécurité pour les petits élevages de volailles. Au-delà de ces règles, depuis début novembre, en raison de la grippe aviaire, « pour les élevages avec un bâtiment de moins de 400 m², il est prévu seulement 0,5 m² de parcours extérieur, explique Sylvie Colas, porte-parole pour la Confédération paysanne dans le Gers. Et nous n'avons aucune visibilité sur la fin de cette mesure, c'est une catastrophe ».

Toxicité du cuivre : les brebis pourraient s'adapter à ce risque

Parmi les animaux pouvant être introduits en vergers, les ovins sont les plus sensibles au cuivre. « Le risque, c'est une accumulation de cuivre dans le foie, explique Martin Trouillard au FiBL France. Quand la concentration est trop élevée, le cuivre peut être relargué en masse dans la circulation sanguine, entraînant la mort de l'animal en quelques jours. » Ce point est étudié dans les projets Dépasse, avec Myriam Bérud, et Ecorce. « Dans Dépasse, nous avons réalisé des prises de sang sur les brebis pâturant de mi-novembre à mi-janvier, et suivi le lessivage du cuivre dans l'herbe. Nous nous sommes notamment penchés sur l'impact de la défoliation précoce réalisée à l'aide de chélates de cuivre, contre les pucerons, et qui a lieu juste avant le pâturage hivernal. »

Quelle dose maximale ? Les résultats, en cours de traitement, soulèvent l'hypothèse d'un mécanisme d'adaptation des brebis, qui serait lié à la stimulation de l'assimilation du molybdène, minéral antagoniste du cuivre. « Notre objectif est d'émettre des préconisations en termes de dosage maximal de cuivre appliqué et de temps de retour au pâturage, mais le sujet est complexe », observe Martin Trouillard. Actuellement, la dose maximale recommandée sur une période d'ingestion prolongée est de 15 mg/kg de matière sèche ingérée (15 ppm), « mais cela dépend également fortement des teneurs en molybdène et en soufre », ajoute le chercheur.