Si elle est mise en œuvre de manière rigoureuse, la biofumigation peut être intéressante pour lutter contre les maladies telluriques en maraîchage. Mais la technique mérite d’être encore creusée.

Un principe simple
Bénéfices agronomiques, maîtrise des adventices, apport d’éléments fertilisants, etc. : les engrais verts jouent sur tous les tableaux (lire Biofil n° 80). Et ils peuvent aussi avoir des bénéfices au niveau sanitaire. C’est ce qu’on appelle la biofumigation. Le principe en est simple : implanter une espèce (brassicacée ou alliacée), à une densité élevée, dans le but de produire un maximum de matière fraîche ; la broyer au stade floraison et immédiatement l’incorporer au sol. Au cours de sa décomposition, en condition humide, des composés toxiques pour les bioagresseurs du sol se forment. Les maladies telluriques sont particulièrement visées : celles qui sont d’origine cryptogamique (Botrytis, Rhizoctonia, Sclerotinia, anthracnose, etc.), d’origine virale (big vein, maladie des taches orangées), ainsi que certains ravageurs comme les nématodes.
Dans le cas des brassicacées, ce sont les glucosinolates (GSL), des composés soufrés, qui agissent : sous l’action d’une enzyme, la myrosinase, et de l’eau, elles vont se transformer en isiothiocyanates (ITC), molécules active contre les bioagresseurs. C’est donc avec un maximum de GSL que la biofumigation sera la plus efficace. Or, selon les espèces, les variétés, le moment de la culture, ces teneurs évoluent. Il est acquis notamment que c’est au moment de la floraison que la concentration en GSL est la plus forte.
Des mécanismes complexes
Les journées techniques fruits et légumes, organisées par l’Itab et ses partenaires en décembre dernier, ont fait le point sur cette technique prometteuse, autant en bio qu’en conventionnel où les alternatives à base de techniques naturelles sont nécessaires. De nombreux travaux ont maintenant été réalisés à différentes échelles, – comme l’ont expliqué Céline Janvier, du Ctifl, et Hélène Védie, du Grab d’Avignon –, que ce soit en laboratoire, en conditions semi-contrôlées (en pot ou en pallox) et en stations expérimentales. Et, si les effets sont souvent démontrés in vitro, ils ne sont pas toujours vérifiés en conditions naturelles. En cause, la complexité des mécanismes, qu’il faudrait donc mieux appréhender, pour améliorer la régularité de l’efficacité de la technique.
Sur le terrain, la technique des engrais verts est développée – et de manière intuitive les producteurs savent qu’ils peuvent avoir une action au niveau sanitaire –, “mais la biofumigation en tant que telle n’est pas encore vraiment passée, signale Céline Janvier, du Ctifl, qui a coordonné le programme Prabiotel (achevé le 31 décembre dernier et qui a permis à plusieurs structures d’expérimentation de mener des travaux sur la biofumigation). Les producteurs commencent à savoir que les engrais verts peuvent avoir aussi un effet assainissant, dans certaines conditions et avec certaines espèces. On est à cette étape-là, ce sont les prémices. Mais il faut encore qu’on montre que ça marche vraiment, et comment.”
Mise en œuvre rigoureuse
À l’Inra d’Alénya, Laure Parès insiste sur la mise en œuvre de la culture biofumigante. Objectif : produire un maximum de matière fraîche au moment de la floraison, pour une réussite optimale de la technique. Pour la moutarde brune, par exemple, lors du semis (préconisé, sous abri, à une dose de 8 kg/ha), le lit de semence doit être fin et maintenu humide, et les graines bien réparties. En bonnes conditions, la levée se fait en 7 jours. L’irrigation doit être très régulière et la disponibilité en azote bonne, car la moutarde brune est sensible à la carence azotée.
Au stade pleine floraison, la moutarde doit être broyée le plus finement possible – car la finesse du broyage permet de mettre en contact plus ou moins de myrosinase avec les GSL –, et incorporée le plus rapidement possible dans le sol – car la transformation des GSL en ITC commence dès l’altération de la plante. À l’Inra d’Alénya, le broyage et l’incorporation ont été réalisés avec un seul outil, au rotavator. Après broyage, il est possible aussi de poser un paillage qui maintiendra le sol humide, voire de passer au rouleau sur ce bâchage.
Avec un cycle de 40 à 100 jours selon la saison, la quantité de matière fraîche produite peut atteindre les 100 t/ha en période froide, et 60 t/ha en période chaude – la mise à fleur y sera plus précoce et de fait, les plantes plus petites.
La moutarde peut être semée à presque toutes les périodes de l’année : précédée de cultures d’hiver, elle peut être implantée fin avril, broyée fin juin, et même être suivie d’une solarisation pour améliorer son efficacité. Elle peut encore être précédée de cultures d’hiver, puis de cultures de printemps, semée mi juillet, et broyée fin septembre. Ou être semée mi décembre, broyée fin février, et suivie de cultures de printemps.
“Effet 3 en 1”
Laure Parès note que les ITC ont des effets directs mais relève aussi d’autres effets positifs, comme le maintien d’une flore active tout au long de la culture, et une activation biologique liée à la décomposition de la matière fraîche incorporée. “Le résultat de ces trois types d’action, c’est une modification de la réceptivité des sols aux maladies. Ainsi, cette technique doit permettre la modification des dynamiques des microorganismes du sol, phénomènes longs à se mettre en place”, analyse-t-elle.
Le bilan général, au stade actuel, reste mitigé, expliquent Céline Janvier et Hélène Védie : “Des résultats sont désormais disponibles, et des mélanges de graines présents sur le marché. Le bénéfice d’une biofumigation pourrait être non seulement du point de vue sanitaire, mais agirait aussi sur la fertilité du sol, sa structure – un “effet 3 en 1”. Et l’action pourrait se faire sur un spectre de bioagresseurs assez large, maladies, nématodes et adventices. Cependant, la biofumigation montre aussi ses limites : ce n’est pas une recette miracle, elle demande une grande technicité, une mobilisation longue des parcelles et un bon suivi en cours de culture.” Le challenge reste ouvert.
Myriam Goulette
Retrouvez sur www.itab.fr l’ensemble du compte-rendu des journées techniques fruits et légumes.
Les alliacés entrent en piste
Les alliacées, lorsqu’elles se décomposent, produisent et libèrent des composés soufrés volatils, les thiosulfinates, eux-mêmes instables et qui se dégradent en polysulfures. Citons le disulfure de diméthyle (DMDS), le disulfure de dipropyle (DPDS) et le disulfure de diallyle (DADS). Ces composés auraient un effet biocide sur certains ravageurs et maladies fongiques, lors d’un enfouissement dans le sol ou d’un précédent oignon ou poireau. Ainsi “divers ordres d’insectes sont sensibles aux effets insecticides des alliacées, en particulier aux extraits d’ail”, rapporte le compte-rendu des journées techniques fruits et légumes de l’Itab. Larves de doryphore, piéride du chou, teigne de la pomme de terre, font partie de ceux pour lesquels l’ail est toxique. Quant au potentiel fongicide et nématicide de ces alliacées, des tests in vitro et in vivo ont confirmé le potentiel des alliacées. Reste à valider ces essais pour transférer une technique efficace sur le terrain.