Anne-Sophie Kouassi, responsable du service technique de l’Unilet, Camille
Hascoët, référente bio, et Pauline Bourcier, responsable des études économiques,
font le point sur le développement et les problématiques techniques
en légumes bio pour l’industrie.
Biofil : Que représente la production de légumes industrie bio, et où est-elle située ?
Anne-Sophie Kouassi : La part de bio en légumes pour l’industrie, destinés à la surgélation ou à la conserve, tourne autour de 6 %, mais tous les légumes ne se positionnent pas de la même manière. Notre progression est remarquable : il y a quelques années, nous n’étions qu’à 2 %. L’Unilet se mobilise depuis 2019 pour résoudre les problématiques techniques en bio. Et même si le marché s’essouffle actuellement, entre le bio qui marque le pas et le prix croissant de l’énergie qui renchérit les coûts industriels, nous continuons nos programmes de recherche avec les partenaires, comme le projet Aidab dans le Nord.
Pauline Bourcier : Il y a cinq cultures principales en bio : petit pois, haricot vert, carotte, brocoli et chou-fleur. En épinard, pour l’instant, les surfaces en bio sont peu développées. En bio et conventionnel, le premier bassin, en termes d’emblavements, est la région Hauts-de-France, suivie par le Grand Ouest : Bretagne, Centre-Val de Loire et Pays de la Loire. Dans cette partie, le bio est particulièrement diversifié en légumes industrie, en particulier en Bretagne (voir encadré en chiffres page 28). La troisième zone est la Nouvelle Aquitaine, et il y a quelques surfaces en Occitanie.



Quels sont les profils des agriculteurs sur ce créneau ?
ASK : Il y a deux types de producteurs : des membres des OP – organisations de producteurs – adhérentes de l’Unilet, qui connaissent la production de légumes industrie en conventionnel et passent une partie de l’exploitation en bio, et des agriculteurs bio cherchant à diversifier leur rotation, basée généralement sur des grandes cultures, voire des légumes pour le frais, comme les choux et les carottes. Pour ces derniers, les légumes industrie peuvent être intéressants, car la filière est très structurée. Généralement l’OP ou le service agro de l’industriel s’occupe de l’approvisionnement en semences, du suivi technique, et la récolte est réalisée par une entreprise de travaux agricoles, car il faut à la fois du matériel très spécifique et un planning rigoureux d’approvisionnement de l’usine.
Quid de l’adéquation offre-demande au niveau du marché ?
ASK : Une prévision est réalisée en début de saison, mais selon les cultures et les années, de gros écarts peuvent survenir. Il y a des saisons où on dépasse le prévisionnel de production, d’autres où les rendements sont faibles, et où l’on manque de certains légumes. Cette année, très sèche, a été compliquée, en particulier quand les parcelles n’étaient pas irriguées.
Faut-il être impérativement équipé d’irrigation ?
Camille Hascoët : Au départ, quand les industriels rencontraient encore des difficultés à trouver des producteurs convertis, il n’y avait pas d’obligation en la matière. Beaucoup de producteurs bio s’engageant pour diversifier les assolements ne sont pas équipés. Mais vu les évolutions climatiques, il est possible que cela change très vite, et que l’irrigation soit un prérequis au moins pour certaines cultures. Sur petit pois dans le nord de la France par exemple, en général cela se passe bien sans irrigation. En revanche en épinard, c’est très compliqué de faire sans.
Quelles sont les principales problématiques techniques ?
CH : En pois, haricot et épinard, c’est l’enherbement. Le désherbage est 100 % mécanique, et selon les années, ce n’est pas toujours simple de pouvoir passer les outils au printemps. Aux adventices qui pénalisent le rendement par concurrence, s’ajoute localement un risque de plantes toxiques, comme le datura. Pour éviter qu’elles ne contaminent le produit au moment de la récolte, il est indispensable d’intervenir en manuel, mais la culture peut rapidement ne plus être rentable au vu des surcoûts.
Et côté ravageurs et maladies ?
ASK : En petit pois, ce sont les pucerons, pouvant vite pulluler. Un certain nombre de produits sont utilisables, comme le Flipper grâce à des AMM 120 jours – à base d’acide gras –, ou le savon noir. Sur haricot vert, il y a la mouche du semis – Delia platura –, qui n’est d’ailleurs pas un problème qu’en bio. On conseille d’éviter la matière organique sur le sol, il faut donc ne pas enfouir les couverts avant le semis. On peut aussi jouer sur la date de semis, en évitant ceux de mai, plus exposés à la mouche.
CH : Selon les bassins, les semis sont faits entre mi-mai et mi-juillet. L’idée, c’est que le couvert soit dégradé suffisamment tôt : il faut compter trois semaines de décomposition. Sur haricot vert, on a aussi des problèmes de sclérotinia et de botrytis. Le Contans – à base de spores du champignon Coniothyrum minitans – fonctionne bien sur sclérotinia en préventif, il permet de réduire l’inoculum du sol. En revanche, quand la maladie est apparue, son développement va très vite. La meilleure solution est de récolter les haricots quelques jours plus tôt, quitte à perdre une part de la récolte.
Les légumes demandent-ils des apports de fertilisants importants ?
ASK : Tout dépend des cultures. Par exemple en épinard, les besoins en croissance sont grands, nécessitant une libération d’azote importante. On travaille à affiner les postes de fertilisation en haricots bio.
CH : La réglementation actuelle autorise des fertilisants issus d’élevages conventionnels non industriels dont la définition a été précisée en 2020. Si elle venait à évoluer et à se durcir, des tensions sur la ressource en fertilisant pourront se faire sentir et devenir un frein au développement du légume bio. Dans les régions sans élevage, on essaye d’innover au niveau des systèmes de culture, en introduisant le maximum de légumineuses dans la rotation. Des essais sont aussi menés sur les formulations d’engrais organiques.
Quels sont les autres projets de recherche en cours ?
ASK : Outre Aidab avec Bio Hauts-de-France, on participe dans les différents bassins à des essais sur le désherbage, avec plusieurs leviers : faux-semis, herse étrille, binage... Ce sont les mêmes dans toutes les régions d’ailleurs. L’Unilet met à disposition de ses adhérents sur son site web (1) des guides de culture qui sont actualisés avec les avancées techniques des projets.
CH : En Bretagne, nous avons aussi mené des expérimentations chez des producteurs, où l’on compare l’efficacité de différents itinéraires techniques de désherbage en combinant divers matériels disponibles dans les exploitations. On a notamment vu que, selon les matériels de désherbage mécanique, tous ne proposaient pas des réglages aussi fins : une herse étrille classique pour céréales par exemple peut s’avérer être trop agressive pour ces légumes selon les conditions agroclimatiques lors du passage. À l’Unilet, on regarde aussi des substances de base et biocontrôles contre la sclérotiniose. On teste la prêle, le chlorhydrate de chitosan et des produits à base de cuivre ou de soufre. Pour l’instant aucun ne ressort particulièrement, mais c’est la première année, on va continuer nos recherches.
Propos recueillis par Marion Coisne
(crédit photo : Unilet)
(1) https://unilet-info.fr/acces-unilet/