Entre hausses des coûts, pertes de production ou incertitudes sur la reprise, les fabricants d'aliments composent avec le contexte difficile, et une vision imposée de court terme. L'aliment atteint des prix records, et cet envol ne semble pas fini. Quatre Fab témoignent.
S'il n'est pas question de revoir les performances d'élevages, les fabricants d'aliments doivent faire face à une succession de défis : leur disponibilité des matières premières et la flambée de leurs prix, et d'une manière générale toutes les hausses. La rentrée sera un marqueur. La dynamique de reprise de ce maillon de la filière dépend lui aussi du consommateur. Aliments Mercier, Sud-Ouest Aliment, l'Ufab et Terre du Sud font le point sur cette situation inédite.
ALIMENTS MERCIER
Une organisation en filière impactée
Le fabricant vendéen, filiale du groupe Nutriciab, produit exclusivement des aliments bio. Près de la moitié des 38 000 tonnes fabriquées sont dédiées aux volailles de chair. « La croissance de début 2021 s'est portée en partie sur la volaille de chair, mais elle stagne depuis la fin de l'année et en 2022, la grippe aviaire change la donne », résume Emmanuel Réveillère, responsable technique et nutrition pour Aliments Mercier. Près de la moitié des aliments volailles sont habituellement commercialisés auprès de la coopérative indépendante Volailles Bio de l'Ouest (VBO), fournissant l'abatteur Savic-Freslon, autre filiale de Nutriciab, dans le cadre notamment d'un partenariat avec Biocoop, client historique. Les aliments fabriqués pour VBO sont en grande partie 100 % bio, destinés aux élevages de poulet jaune, production majoritaire de cette coopérative bio. La filière produit également du poulet noir, dinde, canard et pintade. Mais en 2022, tous ces élevages sont fortement impactés par la grippe aviaire. Aliments Mercier a dû réduire de près de 80 % sa fabrication d'aliments en volaille de chair sur le second et le troisième trimestre. À noter que le fabricant fournit également des éleveurs bio au sein de la coopérative Ciab et Cap Élevage, société de services et d'accompagnement technique du groupe.
Matières premières : trouver le bon équilibre
« Blé, maïs et triticale sont les principales matières premières utilisées, complétées d'un peu d'orge quand il y en a », souligne Emmanuel Réveillère. La partie protéine est fournie par les tourteaux de soja de l'usine de trituration Soleil de Loire, complétés d'un peu de tourteaux de tournesol et de féverole, mais quasiment pas de pois fourrager, « car il y en a peu en cultures ». Démarrage, croissance et finition sont les trois formules classiquement utilisées en poulet de chair, en pintade et canard. En dinde, le découpage est un peu différent, avec quatre aliments. « Nous cherchons toujours à apporter une protéine assez équilibrée sans être en excès, c'est-à-dire à trouver le bon équilibre entre un taux de protéines parfois élevé et un équilibre digestif optimal pour garder des animaux en bonne santé. C'est notre enjeu et notre difficulté », souligne Emmanuel Réveillère. L'origine France des matières premières, « objectif sur les protéagineux et les céréales », est atteinte à 100 % bio en poulet jaune et en canard, pas encore en dinde et pintade.
Formules alimentaires chez les fabricants
Pour prendre l'exemple du poulet de chair, principale production, les fabricants proposent trois formules alimentaires : démarrage (0 à 28 jours), croissance (28 à 56 jours) et finition, sachant que l'abattage est à 81 jours minimum. Tourteaux de soja et de tournesol, luzerne, pois ou féverole servent les besoins protéiques. Les gluten de maïs et protéines de pommes de terre conventionnels en particulier complètent ces apports dans le cadre d'une alimentation à 95 % bio encore possible jusqu'à fin 2026. Terrena et Aliments Mercier le proposent de manière significative, le premier pour Bodin, le second pour Volailles Bio de l'Ouest.
Maïs, blé, triticale et orge composent la part de céréales, à peu près 60 % dans un aliment finition. L'origine France fait partie des objectifs ou est assurée dans certaines gammes. Quel que soit le contexte de prix des matières premières, les fabricants indiquent tous maintenir les objectifs de performances d'élevages. « C'est pour tout le monde à peu près pareil, précise Carine Maret, de l'Ufab. Nous avons des complémentaires aussi pour les éleveurs qui fabriquent en partie leurs aliments à la ferme, différentes gammes en fonction des cahiers des charges et demandes clients. »
Coûts toujours en hausse
« Le prix de l'aliment a augmenté de 20 % et ce sera peut-être de 25 à 30 % d'ici l'automne, estime Emmanuel Réveillère. Ce sont nos simulations en aliment 100 % bio. Sur du 95 %, ce devrait être identique, voire un peu plus élevé, en dinde ou pintade par exemple. » Si dans le contexte actuel, les prix de certaines matières premières continuent d'augmenter, celles issues de deuxième année de conversion (C2), sont également moins présentes. « C'est avant tout parce qu'il y a moins de conversions sur la période 2021-2022, précise l'expert. Nous n'atteignons pas les 25 % de C2 utilisables dans les formules. » Pour lui, cela crée « un double effet de hausse, car plus il y a de matières premières bio, plus le coût de formules s'élève ». En 100 % bio, le coût alimentaire moyen avoisine les 680-700 euros/t, rapporte l'expert.
Pas de baisse significative des prix en vue
Les prix payés à l'éleveur sont indexés sur le coût de l'aliment, et les hausses répercutées à l'abattoir, mais qu'en sera-t-il de la consommation à l'automne ? Cette question est dans tous les esprits. « On arrive à avoir des poussins, donc les mises en place se font à peu près normalement, c'est rassurant », constate Emmanuel Réveillère. Mais l'évolution de la demande du marché inquiète. « Nous sommes arrivés à un coût alimentaire du poulet vraiment très élevé, sans compter les autres charges d'élevage et on voit bien que le consommateur a du mal à payer le produit », poursuit-il. Selon lui, les prix ne baisseront pas de manière significative. « Si on veut maintenir des produits de qualité, sains et tracés, le consommateur doit payer le juste prix et arbitrer entre ses loisirs et son alimentation. »
SUD-OUEST ALIMENT
L'Espagne, relais de croissance
L'opérateur aquitain mise sur les marchés français et espagnols. Si 60-65 % de sa fabrication sert la pondeuse, 20 à 25 % concerne la volaille de chair. Au total, 35 000 t d'aliments bio sont fabriquées en France, plus 5 000 t bio commercialisées en Espagne. « En France, nous sommes sur un plateau, mais l'Espagne est un levier pour nous développer, assure Fabien Fouragnan, responsable des marchés bio. Nous y avons créé, il y a deux ans, une société commerciale avec un professionnel espagnol de l'aviculture, dans laquelle nous détenons 51 % des parts. » Une usine de minéraux, Somin, a aussi été créée dans les Pyrénées Atlantiques pour accompagner ce développement (1).
Tout comme dans le sud-ouest de la France, ses clients espagnols sont surtout des organisations de producteurs. À l'origine, implantée au nord de l'Espagne, l'activité essaime maintenant sur tout le territoire. De ce fait, une part de la fabrication d'aliments est déléguée à des opérateurs espagnols en leur apportant formulations et ingrédients.
Origine Sud-Ouest
Les matières premières utilisées par Sud-Ouest Aliments sont surtout issues du sud-ouest français et un peu d'Espagne. Une part de l'aliment est 100 % bio pour répondre à la demande d'éleveurs indépendants. Mais le 95 % bio, encore possible en volaille de chair jusqu'au 1er janvier 2027, prime en formulation. Les tourteaux et huile de soja bio utilisés proviennent de SojaPress, pour un peu moins de 2 000 t. Cet outil, commun aux coopératives Terre du Sud et Maïsadour, produit aujourd'hui près de 19 000 t de tourteaux de soja dont la moitié est bio, précise Mathias Hugou, responsable des sites industriels à Terre du Sud. Sur cette production bio, 27 % sont d'origine Sud-Ouest, le reste issu de graines africaines. Terre du Sud possède aussi sa filière volaille de chair bio avec 44 éleveurs réunis au sein du groupement Gapso. Sur la dernière campagne, Terre du Sud Aliments a produit près de 12 000 t d'aliments bio, un peu moins que les années passées, en majorité destinées aux volailles de chair de Gapso. « Par rapport au contexte, le prix de l'aliment a enregistré une hausse de 20 %, entre janvier 2021 et aujourd'hui, sans compter les autres augmentations », précise de son côté Benoit Maraval, président du groupement et éleveur de volaille de chair bio dans le Tarn-et-Garonne.
L'activité malgré tout impactée
Si en France, la baisse de la consommation est de 15 % sur la volaille bio, comme l'estime Fabien Fouragnan, l'Espagne aussi est touchée. « Notre partenaire espagnol nous parle d'un recul de 10 à 15 % sur les productions dites de qualité haute, comprenant la bio, et les organisations de producteurs freinent les mises en place », précise-t-il. Enfin, concernant le contexte français de la grippe aviaire, le fabricant constate un impact modéré sur la volaille bio dans le Sud-Ouest, comparé aux filières canards et poulets conventionnelles, plus touchées. « Globalement notre fabrication d'aliments bio a dû baisser d'environ 10 % », indique-t-il. Et face à l'explosion des coûts de production en élevage, les éleveurs sont sensibilisés à renforcer leur suivi technique. « En bio, nous misons sur l'anticipation pour maintenir les performances, sur tous les sujets du quotidien que l'on a parfois tendance à oublier, qu'il s'agisse de problèmes hépatiques, parasitaires ou sur la qualité de l'eau », conclut le responsable.
UFAB
Retrouver un marché plus serein
Quelles que soient les filières monogastriques, les hausses sur l'aliment se font ressentir fortement sur le prix du produit fini. Tous les acteurs bio ont les mêmes interrogations. « Ce qui peut inquiéter, ce sont les difficultés de les répercuter à l'aval et de savoir si les consommateurs seront au rendezvous compte tenu de la problématique du pouvoir d'achat, estime Carine Maret, directrice de l'Ufab. Ces répercussions sont pourtant nécessaires si les prix restent aussi tendus actuellement. » L'usine bio fabrique près de 100 000 t d'aliments. Elle est surtout positionnée sur la pondeuse qui représente 70 % de son volume, avant tout pour la coopérative Le Gouessant. Mais entre 15 et 20 % d'aliments sont aussi fabriqués pour la volaille de chair bio et destinés à des clients extérieurs, tels que les fermiers de Loué ou de Janzé. « La réglementation a peu évolué sur la volaille de chair, hormis le pourcentage de C2 passé de 30 % à 25 % dans les formules », précise Carine Maret. Aujourd'hui, la responsable est préoccupée par la collecte des matières premières et leurs coûts. L'inflation est sur tout, y compris le phosphore et les huiles. Le secteur s'attend encore à des hausses sur les céréales et le tournesol, entre autres. L'entreprise fabrique ses propres tourteaux de soja bio, elle fait aussi extruder des graines à façon. « Nos préoccupations actuelles se situent plus sur le marché bio et la dynamique qu'il est important de retrouver. Nous espérons que cette crise est conjoncturelle et passagère et que nous allons très vite revenir à un marché plus serein pour renouer avec des chiffres positifs », conclut-elle.
Et du côté de Terrena ?
La partie volaille de chair bio de Terrena est assurée par le groupement d'éleveurs Bodin. L'usine d'aliments bio de la coopérative a produit en 2021 36 000 t d'aliments pour ces volailles, 100 % et 95 % bio compris. « C'est le tonnage de l'an dernier, mais pas de cette année, précise Véronique PitonDrégoire, responsable de la partie amont volaille bio chez Bodin. Car 90 % de nos éleveurs étant situés dans la zone réglementée influenza aviaire, presque aucun aliment n'est sorti de l'usine pendant un certain temps avant de retrouver une vitesse de croisière. » La fabrication d'aliment pondeuse bio est impactée « tant par le marché que par l'influenza ».
Frédéric Ripoche
(1) 450 t d'aliments minéraux sont fournis à Espagne.