Maraîchage sous abri : surveiller et agir vite en Finistère

Le 28/12/2014 à 12:36 par La rédaction

« Dans une serre, tout est de notre responsabilité », affirme Jean-Yves Sévère. À la différence du plein champ, l’agriculteur sous abri peut agir sur plusieurs paramètres qui influent sur l’environnement des plantes, d’où la nécessité d’anticiper et d’être très vigilant. C’est ainsi que Jean-Yves Sévère, maraîcher installé en 1985 à Saint-Pol de Léon, dans le Finistère, conçoit son métier.

Jean-Yves Sévère
Jean-Yves Sévère

Certifié bio en 1998, Jean-Yves travaille avec deux autres employés, à ses côtés depuis 20 ans. Outre une douzaine d’hectares de plein champ (céréales, choux-fleur, choux frisés), la ferme est composée de près d’un hectare et demi sous couvert : deux multichapelles sur 9 000 m2 ; 4 tunnels (de 800 m2) et 1 bi-tunnel (1 600 m2) totalisant 4 800 m2. S’ajoute aussi un bi-tunnel de 800 m2 dédié à l’élevage des plants. Chacune des multichapelles est divisée en 6 chapelles mais le maraîcher n’organise que deux cultures au sein d’une multichapelle.

Le maraîchage sous abri apporte l’essentiel du revenu. Quatre cultures sont emblavées chaque année : en été, des tomates sur environ 2 000 m2 (rendement de 12 à 15 kg/m2) et des concombres sur 5 000 m2 (15 à 40 fruits/m2). En automne, de la mâche sur 7 000 à 9 000 m2 (1,5 kg/m2) et des pommes de terre primeur sur 7 000 m2 (1,4 à 2 kg/m2). Adhérent à l’Association des producteurs de fruits et légumes bio de Bretagne (APFLBB, marque Biobreiz), Jean-Yves Sévère vend uniquement en circuit long.

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Le maraîchage sous abri traîne la réputation d’appauvrir les sols. Tout le contraire chez Jean-Yves Sévère !

Rotations et fertilisation

Les pommes de terre sont récoltées de mars à avril, puis viennent des tomates d’un côté et un engrais vert de l’autre. Les tomates reviennent sur la même parcelle une année sur quatre, les concombres une année sur deux. La fertilisation est assurée par un compost fait maison à partir du fumier de cheval (provenant d’un centre équestre) ou de bovin (acheté à l’extérieur). Parfois, du goémon ramassé sur la grève y est ajouté. Aucun engrais n’est acheté à l’extérieur pour fertiliser les terres. Une bonne minéralisation, résultant de l’optimisation de la vie microbienne du sol et des processus biologiques, assure une libération progressive des éléments minéraux.

Une irrigation au jugé

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Une importante population de vers de terre s’active sous les bâches des pied de tomates.

Sur ce type de sols à limons, qui ont tendance à retenir l’eau, il faut veiller à ne pas tomber dans l’excès. « L’important est de toujours garder un sol frais, l’irrigation se fait au jugé, suivant l’état des cultures », indique Jean-Yves Sévère. Deux sources sont disponibles. Une réserve d’eau de pluie permet d’arroser à l’automne ; « cela fait baisser la salinité naturelle des sols, une salinité qui aurait tendance à grimper si la terre se desséchait ». L’eau du forage est utilisée lorsque la réserve d’eau de pluie diminue. Le goutte à goutte sert aux cultures d’été, parfois celles d’hiver.

Maladies et ravageurs

« Sous abri, il faut redoubler de vigilance, insiste le maraîcher. La surveillance quotidienne est indispensable car tout va très vite ; en une semaine, on peut être complètement dépassé par une invasion. Et les solutions curatives…, il n’y en a pas ! », résume-t-il fort de 30 ans d’expérience. En concombre, l’œil cherche le puceron noir qui peut décimer une culture. En plus des essais d’implantation de bandes florales – bourrache, capucine… qui demanderont à être affinés, l’agriculteur lâche des auxiliaires (Aphydus colemani, Aphydoletes, Chrysopes…). « Le but est d’installer un équilibre, mais cela ne fonctionne pas toujours, témoigne-t-il. On se concentre alors sur une croissance rapide de la plante afin qu’elle ne soit pas asphyxiée par le puceron ». Au mois d’août, les acariens font leur apparition et peuvent également créer de gros dommages. En tomate, le puceron vert est plus facilement contenu avec la lutte biologique. Le mildiou reste problématique même si le caractère tardif de la culture (plantation en mai, récolte de la mi-août à fin octobre) freine l’étendue de la maladie. Pour diminuer ce risque, Jean-Yves et son équipe effectuent un effeuillage régulier et évitent le confinement en aérant. De la bouillie bordelaise, 2 à 3 passages par saison à raison de 2 kg/ha, est mélangée à des crèmes d’algues élaborées par Agrocéan à Plougerneau (29). Formulées à partir de l’algue Laminaria digitata, récoltée à proximité, ces crèmes améliorent l’efficacité de la bouillie bordelaise en augmentant la perméabilité cellulaire.

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Les plants de mâche − mais aussi tomates et concombres − sont reçus très jeunes pour être élevés entre 2 et 3 semaines.

Créer une « bonne ambiance »

L’aération se fait manuellement. « Le matin, on ventile bien puis, quand la culture est sèche, on referme un peu. C’est important de garder une ambiance régulière », explique Jean-Yves qui, pour cela, note les évolutions de l’hygromètre. L’observation minutieuse, l’affût de tout changement climatique sont de rigueur chez le maraîcher qui, de ce fait, préfère travailler avec une équipe restreinte mais expérimentée plutôt qu’avec une main-d’œuvre nombreuse peu aguerrie. « Ressentir la « bonne ambiance » d’une serre, arroser au bon moment, anticiper la multiplication d’un ravageur, c’est difficile à expliquer, à transmettre », avoue-t-il. Et pourtant, cette part d’intuition forgée au fil des saisons est souvent facteur de réussite.

Gaëlle Poyade

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Implantée sous deux tunnels, la mâche est plantée manuellement à raison de 60 mottes/m2.

Couverts végétaux : multifonctions

D’avril à octobre, la surface vacante sous abris, soit 5 000 à 6 000 m2, est occupée par des engrais verts, principalement de la moutarde mais aussi du sorgho qui restructure le sol et apporte de la masse végétale. Jean-Yves Sévère voit beaucoup d’avantages à cette pratique : « Cela a un effet très positif sur le sol sur le long terme. Les cultures d’automne prennent vie sur un sol reposé. » Depuis 2013, la moutarde est broyée, enfouie, arrosée puis intégralement recouverte d’une bâche noire. « En se décomposant, la moutarde dégage des composés soufrés qui aident à lutter contre certains champignons pathogènes. En été, l’action de la chaleur complète ce dégagement de gaz ». L’autre intérêt est la maîtrise des mauvaises herbes et la réduction du stock de graines, en plus d’économiser l’eau. Le désherbage nécessite en effet plusieurs passages de herse étrille ou de vibroculteur entre deux cultures ; le désherbeur thermique à gaz n’est passé qu’en complément entre les poteaux.

Cette technique de bâchage peut-elle être qualifiée de solarisation ? « Non, car nous ne positionnons pas des bâches transparentes dont l’objectif est d’atteindre 40 degrés pour désinfecter le sol, répond l’agriculteur. En plus, la solarisation nécessiterait de tout fermer pour monter en température, ce serait préjudiciable aux installations en PVC dont la durée de vie est déjà raccourcie via les ultra-violets. » Rappelons que le plastique des multichapelles, en simple paroi, est changé tous les 7 ans. « Des couvertures à doubles parois pourraient durer davantage, 10 ans environ, estime Jean-Yves. La double paroi a un effet thermisant, moins chaud en été, moins froid en hiver. Sauf que les oiseaux la percent facilement. »